Après un premier apéro sur la justice restaurative pour faire la paix en Colombie, les organisatrices des « Apéros Justice, care et paix » Laetitia Braconnier Moreno et Pénélope Dufourt vous donnent un deuxième rendez-vous pour aborder la thématique « Emotions et subjectivité des juges ». Retour sur les tenants et aboutissants de ces apéros et de ce premier rendez-vous pour approfondir les alternatives à la justice pénale et les pratiques de paix.
Est-il envisageable de repenser nos manières de rendre justice afin que celle-ci ne se contente pas de sanctionner mais qu’elle participe à reconnaître et prendre soin des vulnérabilités ?
Notre ambition, à travers ces apéros, naît d’un constat simple :les démocraties contemporaines sont traversées par une crise profonde de l’autorité du droit et des institutions juridiques. Cette crise ne tient pas seulement à une contestation des normes ou à une fragilisation de l’État de droit, mais à une perte de sens et de reconnaissance dans le rapport des citoyens à la justice, dont les attentes semblent avoir évolué. En effet, de nombreux travaux contemporains évoquant la justice procédurale (Vigour et al. 2022; Tyler 1990) soulignent que la légitimité des institutions et l’adhésion aux règles de droit reposent moins sur le contenu des décisions publiques que sur les procédures ayant conduit à leur élaboration. L’accent mis sur l’expérience subjective des individus et leur perception de la justice institutionnelle permet de rendre compte que l’adhésion aux règles et aux institutions découle avant tout d’un sentiment d’équité, nourri notamment par le fait d’avoir été écouté et de voir son point de vue pris en considération. Dès lors, concevoir des politiques publiques implique de renforcer les procédures qui favorisent cette expérience relationnelle de justice, afin de consolider la légitimité des institutions face aux perceptions d’injustice ou d’inégalité.
C’est pourquoi, il nous semble que repenser la justice à partir des enjeux relationnels qui la traversent suppose un déplacement profond, consistant notamment à reconsidérer la réponse aux conflits, comme une atteinte à des liens, à des histoires et à des mondes de sens qui ne peut se passer d’une appréhension plus sensible et affective. C’est dans cette perspective que nous cherchons à articuler différents courants qui invitent à déplacer notre regard sur la manière de construire et incarner la justice : la justice restaurative, les éthiques du care et l’interculturalité. Ces approches invitent à déplacer le centre de gravité du droit, en reconnaissant la vulnérabilité des sujets, leur inscription relationnelle et culturelle, ainsi que la dimension irréductiblement dialogique de toute tentative de réparation. Depuis cette perspective, rendre justice n’apparaît alors plus seulement comme un dispositif normatif, mais comme un espace fragile de soin collectif, de reconnaissance et de réélaboration du sens, où se jouent des processus de réconciliation à la fois sociale, culturelle et symbolique.
En plaçant la relation, l’écoute et la vulnérabilité au cœur du processus judiciaire, elles ouvrent la voie à une justice plus sensible, attentive aux émotions, aux corps et aux contextes. Mais cette sensibilité pose des questions essentielles : jusqu’où peut-on accueillir l’émotion sans compromettre l’impartialité et la fonction de « tiers » du juge ? Comment former les magistrats pour intégrer cette dimension affective sans se diluer dans l’irrationalisme ? Ces tensions révèlent que les principes mêmes du libéralisme juridique, et notamment ceux de la neutralité ou de l’universalisme, peuvent être réinterrogés, non pas pour les abandonner, mais pour construire une conception plus incarnée et relationnelle de la justice, à même de répondre à la crise de l’autorité du droit.
Pour nous cela revient à mettre en lumière que le parti pris d’une justice plus humaine, c’est à dire:
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- Une Justice en transformation : nous aimerions présenter davantage les nouvelles approches de résolution des conflits (justice restaurative, transformative, communautaire) en soulignant des expérimentations locales. Nous souhaitons, avec les apéros témoigner et instruire sur ces nouvelles modalités de faire justice, et interroger sur quels fondements elles reposent, que ce soit au niveau théorique ou pratique.
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- Une Justice vécue et sensible : Nous aimerions aussi que ces apéros soient l’occasion d’écouter et reconnaître, au sein d’un espace de dialogue vivant, ouvert et bienveillant, les expériences vécues des professionnel·les du droit pour interroger la place des émotions, du récit, du dialogue, de la réparation au sein de ces nouvelles pratiques de justice.
Ces apéros proposeront des témoignages de praticien·nes et des éclairages de chercheur·ses pour questionner et renouveler nos représentations du « faire justice » et nourrir une réflexion collective. Ils sont conçus comme des lieux de production de savoirs collectifs qui alimenteront à la fois la réflexion académique et l’action citoyenne. Nous souhaitons en effet qu’ils permettent de penser et collecter des modalités concrètes de transformation des pratiques juridiques. Nous souhaitons, au fond, ouvrir des discussions sur les relations et tensions entre droit et humanisme. Comment humaniser le droit ?
Nous avons identifiés trois axes au coeur de notre projet :
Axe 1 : Nouvelles pratiques et définitions de la justice : une justice restaurative
Cet axe part du terrain et des pratiques pour questionner ce que « faire justice » veut dire à partir d’une perspective plus sensible. Il s’agit d’analyser les failles du rituel judiciaire contemporain, comme la distance entre juge et justiciable, l’austérité héritée d’une conception de la neutralité qui écarte les émotions, et la confiscation de la parole par les professionnels du droit (Bourdieu, 1986). Ces logiques institutionnelles empêchent les parties de se réapproprier leurs conflits, et donc du potentiel d’apprentissage, de réparation et de transformation qu’ils contiennent (Nils Christie, 1977; Elsa Deck Marsault, 2023). Il s’agirait alors de montrer comment la justice restaurative propose de redonner sens au conflit comme ressource relationnelle, et de replacer les personnes concernées au centre de la scène judiciaire. Cet axe croise donc analyse critique des pratiques professionnelles et exploration de formes alternatives de justice en s’intéressant particulièrement à la justice restaurative.
Axe 2: Repenser la justice depuis ses fondements sensibles : le care comme horizon critique
Ici, il ne s’agit pas de faire du care un thème central en soi, mais un prisme critique pour repenser les fondements de la justice à partir de la relation, de l’attention et de la vulnérabilité des sujets. Les éthiques du care éclairent les pratiques de justice restaurative, communautaire et participative en montrant qu’elles reposent sur une autre conception du lien social et du pouvoir. En cela, il semblerait qu’elles participent à révéler les conditions de possibilités d’une justice qui prend soin et relie. Cet axe, plus théorique, permet de réfléchir aux modalités d’une justice du discernement sensible, où l’éthique du care devient un outil conceptuel pour critiquer les limites du modèle libéral classique de la justice. Il interroge également les tensions entre sensibilité et impartialité, entre émotion et neutralité, et explore comment une formation renouvelée des magistrats pourrait intégrer ces dimensions sensibles sans renoncer à la rigueur du droit.
Axe 3 : Justice et interculturalité : vers un pluralisme juridique dialogique
Le troisième axe ouvre la réflexion vers l’interculturalité et la diversité des modèles de justice. En s’inspirant des approches restauratives issues de traditions non occidentales, il s’agit d’interroger la possibilité d’un dialogue interculturel au sein même du droit français. Ce volet questionne la compatibilité entre ces pratiques et le cadre juridique moderne, mais aussi leur potentiel pour décloisonner la justice, c’est-à-dire pour en élargir les horizons conceptuels et pratiques. Le pluralisme juridique devient ici un levier pour penser une justice plus inclusive, capable d’accueillir d’autres rationalités, d’autres formes de réparation, et d’autres manières de faire lien. Entre autres, cet axe nous permet d’insister sur l’un des piliers d’une justice pacifiée: le dialogisme.
Pourquoi un apéro ?
Cela permet de créer du lien autrement en mêlant convivialité, réflexion et engagement citoyen. Chaque « Apéro de la Justice » combinerait ainsi rencontres, échanges, dégustation et réflexions collectives.
Apéro #1: Une justice restaurative pour faire la paix? Le cas de la Colombie.
Mercredi 28 janvier
Ce fut l’occasion d’écouter les témoignages des membres de l’AJFC Association des juristes Franco-Colombiens (AJFC), Milagro Espinoza Arrieta, avocate en droit public, spécialiste de l’art comme moyen de réparation symbolique, et Luisa Martínez, avocate devant la Juridiction spéciale pour la paix colombienne lors de sa création, spécialiste en droits humains et justice militaire.
Avec d’autres participantes s’intéressant aux alternatives à la justice pénale, elles sont revenues sur le lien entre leur histoire personnelle et leur implication dans le processus de paix colombien.
L’une d’entre elles a résumé: comment ne pas s’intéresser à la justice transitionnelle quand on a grandi dans une région en conflit?
Autour d’empanadas et un verre à la main, nous avons ouvert un dialogue empathique afin d’explorer en quoi la justice restaurative peut s’avérer nécessaire sur le chemin de la paix après des violences de masse.
Apéro #2: Emotions et subejctivité des juges
Mercredi 18 février
Nous accueillerons chaleureusement les trois autrices de l’ouvrage Dans la tête des juges – La part psychique du travail de justice :
Martine de Maximy, magistrate honoraire. Elle a été juge des enfants, juge d’instruction et présidente de la cour d’assises. Actuellement psychologue-psychothérapeute, elle est formatrice à l’École nationale de la magistrature à Paris.
Laurence Begon-Bordreuil, magistrate. Elle a été, tour à tour juge d’application des peines, juge des enfants et juge d’instruction. Elle a ensuite été coordonnatrice de formation continue à l’École nationale de la magistrature, puis conseillère juridique à la Délégation interministérielle à l’aide aux victimes, en charge de la construction de la politique publique d’aide aux victimes
Martine Sandor-Buthaud, psychologue, psychanalyste, membre de la Société Psychanalytique de Paris (SPP) et professeure honoraire de l’École des Psychologues Praticiens (EPP) de l’institut Catholique de Paris.
Avec elles, nous envisagerons une discussion collective sur la place des émotions et de la subjectivité au sein de la pratique des juristes.
Pénélope Dufourt et Laetitia Braconnier Moreno sont docteures en droit public du Centre de recherches et d’études sur les droits fondamentaux (CREDOF) de l’Université Paris Nanterre. La première est postdoctorante au laboratoire Interculturalités, Apprentissages, marGes, Expériences (LIAGE) de l’université Paris 8 et anime des ateliers de philo pour enfants. La seconde a été juge-assesseure à la Cour nationale du droit d’asile puis a rejoint l’équipe du Programme d’accueil en urgence des scientifiques et artistes en exil (PAUSE). Elle coordonne la Commission justice transitionnelle de l’Association des juristes franco-colombiens (AJFC).
Elles sont toutes deux membres de l’Institut pour la paix, laboratoire à l’Interface de la recherche universitaire et de la pratique, qui propose une façon innovante de produire de la connaissance sur la paix.
Contacts: lbraconnier@unal.edu.co et penelope.dufourt@gmail.com

