Séminaire Genre & Paix, Apport des Épistémologies Féministes
Le 28 Octobre 2025
Intervenante : Samphoas Huy (Docteure de l’Université de Rutgers, EU)
L’année 2025 marque les 50 ans du Génocide Cambodgien. Si aujourd’hui beaucoup ont conscience des atrocités commises par les Khmers rouges dont l’arrivée à Phnom Penh fut, au départ, accueillie avec enthousiasme par la gauche française, peu savent, en revanche, le sort particulier que le régime de Pol Pot réservait aux femmes. Le travail d’archivage et d’analyse gigantesque mené par notre intervenante, Samphoas Huy dans le cadre des chambres extraordinaires des tribunaux cambodgiens (ECCC) montre que les femmes ont été les victimes systématiques d’une logique genrée d’épuration institutionnalisée par le régime.
Dès l’évacuation forcée de la ville de Phnom Penh, les femmes enceintes ou des mères portant leurs nouveau-nés ne sont pas épargnées. Beaucoup succombent d’épuisement sur le bord des routes. Ces morts n’émeuvent pas les Khmers rouges qui se donnent pour mission d’épurer la civilisation khmère. Le « peuple nouveau » ou peuple des villes doit à ce titre être exterminé. De nombreuses femmes sont ainsi massacrées tandis que d’autres sont forcées à rejoindre des camps de rééducation dans les campagnes rurales pour travailler dans les champs. Comme le soulève Samphoas Huy, ce n’est pas uniquement l’individu que l’Angkar (l’Organisation) souhaite alors éliminer, c’est tout un tissu social et familial qui vise à être détruit comme en témoigne l’encouragement à la délation intrafamiliale. Une société purifiée et sans classe doit naître de cette révolution. Le contrôle total du corps des femmes est central dans cette entreprise. C’est pour cela qu’entre 1976 et 1979, les khmers rouges organisent des mariages forcés. L’individu doit s’effacer au profit de l’identité collective des « travailleurs ». Le mot « femme » est d’ailleurs interdit tandis que le droit de (sur)vie est conditionné à la productivité au service de l’Angkar (l’organisation) et de la révolution. C’est ainsi, que des cas de néonaticides sont perpétués par les khmers rouges afin notamment d’encourager le retour des mères aux champs et à la productivité, dans les plus brefs délais.
Cette logique genrée génocidaire se retrouve également dans l’utilisation systématique du viol comme arme de contrôle des populations, note Samphoas. Les femmes refusant de se marier subissent des viols publics punitifs ce qui les condamne au déshonneur, les menant presque inexorablement au suicide. L’étude des archives de la Prison S21 où étaient emprisonné.e.s les présupposé.e.s opposant.e.s au régime, montre également que le corps des femmes a systématiquement fait l’objet de viols, tortures et mutilations en tout genre dans le cadre d’expérimentations pseudo-scientifiques sordides.
Cette entreprise génocidaire genrée aura fait quasiment 2 millions de morts. L’anéantissement est tel que depuis la chute du régime en 1979, les survivant.e.s préfèrent oublier. Il faut dire, que depuis la chute du régime, de nombreuses régions restent administrées par d’anciens membres du régime reconvertis en hommes politiques locaux et hommes d’affaires véreux jouissant d’une impunité quasiment totale. Il faudra, d’ailleurs, attendre le procès 002 et 003 de l’ECCC, pour que la dimension genrée du génocide puissent être prise en compte dans les chefs d’accusation et que des femmes victimes soient invitées à témoigner, note Samphoas. Les violences commises sur des femmes trans ne seront d’ailleurs quant à elles jamais prises au sérieux, témoignant ainsi des limites actuelles de l’intersectionnalité de la justice. Comme le souligne notre intervenante, si la chaîne du silence se rompt progressivement c’est en grande partie grâce au travail de la société civile qui se mobilise en parallèle de la justice. En effet, c’est dans les actes du quotidien et dans le recueillement collectif lors de rituels spirituels que la justice prend une dimension réparatrice et que les vérités sont nommées. Pourquoi sinon organiser tant de cérémonies de remariages afin que les couples cambodgiens puissent défaire les liens du mariage forcé et enfin se choisir d’un amour consenti ?
Rapport de séance rédigé par : Clara ETCHENIQUE, Chargée d’appui au séminaire Genre et Paix
Pour aller plus loin…
- Rithy Panh raconte la répression du régime des Khmers rouges, sur France Culture
- Livre illustré : Lendemains de cendres Sera (2023) aux éditions Delcourt Mirages
- L’élimination, Rithy Panh, Christophe Bataille (2025) aux éditions Grasset.
Mémoires Plurielles 50 ans après
De nombreuses expositions et événements ont étés organisée pour rendre hommage aux victimes en 2025. Samphoas et Clara ont pu se rendre le 9 décembre 2025, au vernissage de l’exposition organisée par l’UNESCO : Cambodge, le Temps de la Mémoire.
Photo de Samphoas Huy et Clara Etchenique en présence du peintre Nov_cheanick pendant le vernissage de l’exposition Cambodge, le Temps de la Mémoire. Le 09/12/2025
Photo de l’artiste franco-cambodgien Séra à l’œuvre pendant le vernissage de l’exposition Cambodge, le Temps de la Mémoire. Le 09/12/2025

