Apéro Justice, care et paix #3
Intervenantes : Lucie Dekens et Elisabeth Marmand, Institut Français pour la Justice Restaurative
Le 25 mars 2026, à l’Institut pour la Paix
Le troisième Apéro Justice, care et paix s’est consacré à une question centrale : que devient la justice restaurative lorsqu’elle entre dans le cadre institutionnel ? Entre promesses d’accès élargi et risques de normalisation, la séance a ouvert un espace de discussion autour des transformations contemporaines des manières de faire justice.
Pensés comme des moments d’échange entre chercheurs, praticiens et personnes concernées, ces apéros proposent de réfléchir à la justice à partir d’une approche relationnelle, nourrie par les éthiques du care. Il s’agit notamment de questionner les fondements de l’impartialité, ainsi que les cadres institutionnels qui tendent à déposséder les personnes concernées (victimes comme auteurs) de la possibilité de s’approprier leur conflit. Dans ce contexte, la séance a accueilli Lucie Dekens, coordinatrice de l’antenne Nord-Est de l’ Institut Français pour la Justice Restaurative et Elisabeth Marmand, membre de l’IFJR, toutes deux, animatrices de mesures de justice restaurative.
Issue d’initiatives longtemps situées à la marge de la justice pénale, la justice restaurative (JR) est inscrite dans la loi depuis 2014. Elle désigne un ensemble de dispositifs permettant un dialogue entre victimes, auteurs et parfois leurs proches, en dehors ou en complément de la procédure judiciaire, et toujours sur la base du volontariat. La JR prend des formes variées (rencontres individuelles ou collectives, entre personnes concernées par une même affaire ou des faits similaires) et peut, en théorie, intervenir à tous les stades de la procédure. En pratique, elle reste majoritairement mobilisée après le procès, en raison de freins institutionnels et juridiques.
Un écart persiste ainsi entre les possibilités prévues par la loi et leur mise en œuvre. Le manque d’information constitue le principal obstacle : beaucoup de personnes découvrent ces dispositifs tardivement. S’y ajoutent des réticences de certains professionnels du droit et des craintes d’instrumentalisation. Malgré cela, les retours des participants soulignent des attentes fortes : être entendu, pouvoir s’exprimer et obtenir une reconnaissance. Là où la justice pénale répare avant tout l’ordre social, la JR répond à des besoins plus individuels, tant du côté des victimes que des auteurs.
Dans le cas des violences sexistes et sexuelles ou des violences conjugales, la justice restaurative apparaît également comme un moyen de rompre l’isolement des victimes et de déconstruire les mécanismes de culpabilisation. Elle permet aussi, dans certains cas, de réintroduire une forme d’humanité dans la relation entre les parties, là où la procédure judiciaire impose une stricte séparation.
L’institutionnalisation progressive de la justice restaurative en France présente ainsi des effets ambivalents. D’un côté, elle renforce la légitimité de ces pratiques, facilite leur diffusion et leur reconnaissance par les institutions. De l’autre, elle les inscrit dans des temporalités et des logiques administratives qui ne correspondent pas toujours aux besoins des personnes concernées. La dépendance au cadre judiciaire, le manque de moyens humains, ainsi que la fragmentation des financements constituent autant de limites à son développement.
Les échanges ont également permis de souligner les enjeux éthiques et pratiques liés à ces dispositifs : la nécessité de préparer en amont les participants, de garantir un cadre sécurisé, et de prendre en compte la complexité des situations. La JR repose ainsi sur une forme de « co-partialité », visant à écouter et reconnaître chaque partie sans hiérarchiser les souffrances.
Enfin, la discussion a ouvert des pistes de réflexion plus larges sur les transformations contemporaines des manières de penser la justice. Entre espace de dialogue, outil de responsabilisation et dispositif de réparation, la justice restaurative interroge les finalités mêmes de la justice pénale, ainsi que ses capacités à répondre aux attentes individuelles. La séance s’est conclue par un temps d’échange collectif, confirmant l’intérêt croissant pour ces pratiques, tout en soulignant les défis à relever pour leur développement et leur accessibilité.
Les Apéros Justice, Care et Paix sont organisés par Pénélope Dufourt et Laetitia Braconnier Moreno, docteures en droit public du Centre de recherches et d’études sur les droits fondamentaux (CREDOF) de l’Université Paris Nanterre. Contacts: lbraconnier@unal.edu.co et penelope.dufourt@gmail.com
Rapport rédigé par Johnatan Londono, assistant recherche et éducation à l’Institut pour la paix.
Pour aller plus loin :
- Slate Podcasts, Transfert, « Retrouver la paix », épisode de podcast, Écouter l’épisode.
- Je verrai toujours vos visages, film de Jeanne Herry (2023).

