Séminaire Genre & Paix, Apport des Épistémologies Féministes
Campus Condorcet, 9-10 avril 2025 – Master Genre, Université Paris 8
Les journées d’études organisées par le master Genre de l’Université Paris 8, en partenariat avec l’Institut pour la Paix, ont réuni étudiant·es-chercheur·es et universitaires autour d’un questionnement central : comment les perspectives féministes permettent-elles de repenser les liens entre violences de genre, conflictualité politique et construction de paix ? À travers des interventions situées dans des contextes géographiques variés (Afghanistan, Mexique, Haïti, Bolivie, Brésil, Colombie, Pérou, Corée du Sud) les deux journées ont fait émerger plusieurs fils analytiques transversaux qui ont traversé l’ensemble des séances.
Le concept de continuum de violence (Liz Kelly), mobilisé explicitement par plusieurs intervenantes, s’est imposé comme un outil théorique structurant. Lilia Iñiguez, en analysant les trajectoires des femmes mexicaines en auto-exil en France, a montré que les violences ne cessent pas avec le départ : elles se reconfigurent. Nohora Blanco, à partir du cas colombien, a démontré que les post-accords de paix ne marquent pas la fin des violences mais leur transformation : violences de genre, déplacements, inégalités persistantes. Rose Balmy, en présentant les femmes plongeuses Haenyeo de l’île de Jeju en Corée du Sud (figures d’une société matrifocale dont le massacre colonial de 1948 a décimé 10 % de la population) a montré que le traumatisme intergénérationnel constitue lui aussi une forme de continuum, lorsque l’absence de restitution des corps et une reconnaissance tardive entravent tout processus de deuil. Ces trois interventions, issues de contextes très différents, convergent vers une même conclusion : la paix ne peut se réduire à la cessation officielle des hostilités.
Un second fil conducteur, tout aussi prégnant, est celui du corps comme espace politique. Daniela Castillo a proposé une lecture théorique du concept de corps-territoire, d’origine décoloniale et autochtone latino-américaine, pour analyser les violences exercées sur les femmes migrantes aux frontières. Pour elle, la cartographie corporelle apparaît comme un outil méthodologique permettant aux femmes migrantes d’exprimer des transformations identitaires, d’appartenance et d’autonomie. Thara Saint Hilaire, militante et cofondatrice de la première association intersectionnelle en Haïti, a montré comment le viol fonctionne comme une technologie de pouvoir des gangs armés haïtiens : il organise le territoire, produit des effets collectifs et contribue à reproduire un ordre de domination. Nayra Coca Pérez, en documentant les violences subies par les femmes militantes sous la dictature bolivienne, a également décrit le corps comme otage politique, lieu d’inscription de la répression.
La question de la mémoire et de ses silences a constitué un troisième axe central. Shanna Chichportich, en retraçant la longue lutte pour la reconnaissance des femmes dites « de réconfort » victimes de l’armée japonaise, et Nayra Coca Pérez, en analysant l’invisibilisation des violences sous la dictature bolivienne à trois niveaux (institutionnel, socioculturel et au sein même de la gauche militante) ont toutes les deux montré que l’effacement de la mémoire est en soi une forme de violence. Ce fil analytique a trouvé une incarnation méthodologique dans l’atelier Ñañaykunawan (avec mes sœurs), où la broderie collective a été mobilisée comme outil de guérison et de transmission mémorielle pour les femmes autochtones andines touchées par le conflit armé péruvien. En ce sens, et dans le cadre du projet Warmikuna porté par Tania Romero Barrios, rendre visible ce qui a été silencié est un acte politique à part entière. La projection-débat autour de Marielle Franco, activiste brésilienne assassinée en 2018, a prolongé cette réflexion : Lilianne Mutti, réalisatrice du court-métrage ELLE, a défendu le cinéma militant comme espace de résistance épistémique, capable de briser le silence face à la banalisation de violences spectaculaires.
Enfin, les journées ont ouvert un espace critique sur les institutions et les cadres censés promouvoir la paix. Le retour sur la conférence internationale Femmes et Paix : dans les pas de Bertha Von Suttner, tenue au Palais de la Paix à La Haye en décembre 2025, a révélé un bilan ambivalent. Si l’événement a suscité une réelle effervescence intellectuelle autour de la mobilisation des femmes pour la paix, il a aussi confronté les participant·es à des dynamiques de pouvoir concrètes : verticalité, méfiance envers la jeune recherche, tentatives de mise au silence. De son coté, Isabelle Kawka, spécialiste de l’analyse et de la résolution de conflits, a prolongé cette critique en interrogeant les limites structurelles de la politique extérieure féministe (PEF), souvent réduite à un féminisme libéral qui s’insère dans les institutions sans les transformer (une logique qualifiée d’add women and stir) au détriment d’une approche intersectionnelle, située et réellement transformatrice.
En conclusion, ces deux journées ont démontré que la jeune recherche féministe produit des analyses rigoureuses, situées et politiquement engagées, capables d’interroger des phénomènes structuraux à l’échelle locale comme internationale. Elles ont également affirmé, par leur existence même, que créer des espaces où ces voix peuvent s’exprimer constitue un acte politique en soi.
Rapport rédigé par : Johnatan Londono, assistant recherche et éducation à l’Insititut pour la paix.
Ces deux journées d’études ont été organisées par Valérie Pouzol (Université Paris 8, CRESPPA/IPP), Tania Romero Barrios (Université Paris 8, LER, CERLOM, IFEA/IPP) et les étudiant·es du Master d’études de genre, Université Paris 8
Quelques images de la journée d’études « Genre, violences et construction de la paix : perspectives féministes » 9-10 avril 2026 au Campus Condorcet

