Apéro Justice, care et paix #5
Intervenante : Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, présidente du Centre Primo Levi.
Le 24 juin 2026, à l’Institut pour la Paix
Le cinquième Apéro Justice, care et paix s’est attaché à explorer un moment central et pourtant largement invisible de la justice de l’asile : la formation de l’intime conviction. Derrière cette notion, souvent présentée comme le cœur de la décision judiciaire, se joue une série d’opérations complexes, traversées par des affects, des représentations et des contraintes institutionnelles.
La séance a accueilli Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, psychologue clinicienne, professeure d’anthropologie et présidente du Centre Primo Levi, dont les travaux portent sur l’accompagnement de personnes exilées victimes de violences extrêmes. À partir de cette double expérience clinique et académique, l’échange a permis de déplacer le regard sur la justice de l’asile (particulièrement à la Cour nationale du droit d’asile – CNDA) : au-delà des règles juridiques, il s’agit aussi de comprendre dans quelles conditions la parole de personnes demandeuses d’asile est entendue et interprétée.
Un point central des échanges a porté sur la parole traumatique. Les personnes ayant subi des violences peuvent éprouver des difficultés à produire un récit linéaire et stable. Les traumatismes affectent la mémoire car ils fragmentent les souvenirs et introduisent des silences ou des contradictions. Dans le cadre de la procédure d’asile, ces signes peuvent être interprétés comme des incohérences et manquer de crédibilité.
Le jugement de crédibilité occupe une place centrale, souvent associé à des attentes implicites de spontanéité, de cohérence chronologique et de sincérité émotionnelle. Dans la pratique, le récit doit fréquemment être retravaillé pour devenir entendable. Ce travail de mise en forme du récit est présenté comme un processus potentiellement déformant, où la question de la cohérence n’est pas seulement descriptive mais aussi normative et située. Elle dépend des cadres institutionnels, des attentes professionnelles et des contraintes de temps et de décision. Ce décalage met en évidence une tension structurelle : la justice repose sur des exigences narratives qui ne correspondent pas toujours aux formes de récit produites par des personnes traumatisées. L’intime conviction se construit ainsi à la rencontre (parfois conflictuelle) de logiques juridiques, psychiques et culturelles.
La séance a également ouvert une réflexion sur le cadre même dans lequel les personnes demandant l’asile sont reçues. Plusieurs interventions ont souligné que la difficulté ne tient pas uniquement à l’évaluation des récits, mais à l’environnement dans lequel ils sont produits : temporalité contrainte, format de l’audition, posture des professionnels. Dans ces conditions, la parole ne peut être comprise indépendamment du dispositif qui la rend possible —ou qui, au contraire, la limite.
Plusieurs interventions insistent sur la possibilité d’aménagements concrets du cadre des audiences. Sont évoqués, par exemple, la tenue de huis clos dans certaines situations, ou la composition de la formation de jugement en tenant compte du genre dans des cas de violences sexuelles. L’enjeu formulé est celui d’un minimum procédural permettant de réduire l’effet potentiellement effractant de l’audience. En ce sens, le rapport au détail interactionnel apparaît déterminant. Le rythme, les gestes, les expressions de désintérêt ou de fatigue perceptible de la part des juges peuvent avoir un impact direct sur la capacité des personnes à poursuivre leur récit. À l’inverse, des formes simples d’attention (se présenter, expliquer le cadre, manifester une disponibilité minimale) sont proposées comme susceptibles de transformer l’expérience de l’audience. Une attention particulière est portée à la manière de formuler les questions elles-mêmes. Il est proposé de réfléchir à une forme de méta-communication sur l’impact des questions posées, dans un cadre où le temps et les contraintes rendent cet exercice difficile mais nécessaire.
La question de l’interprétariat apparaît enfin comme un enjeu majeur. Loin d’être un simple outil de traduction, il constitue un espace de médiation où se jouent des dimensions linguistiques et culturelles essentielles. L’interprète peut influencer la compréhension et la restitution du récit, en particulier lorsque celui-ci est fragmenté par le traumatisme.
Cette perspective conduit à envisager une réflexion plus large : plutôt que d’adapter uniquement les outils d’évaluation, faut-il repenser les conditions mêmes de l’écoute ? Une justice attentive au care ne se réduit pas à une prise en compte des émotions, mais suppose de s’interroger sur les cadres institutionnels, les rapports de pouvoir et les contraintes qui pèsent sur les interactions.
Plus largement et dans la continuité des apéros Justice, care et paix, la discussion s’inscrit dans une réflexion sur la place des émotions dans la justice et sur les effets du cadre institutionnel. Il s’agissait ici de questionner la manière dont les récits de demande d’asile sont évalués, et en particulier la place des attentes implicites —sur ce que doit être un récit crédible, une émotion légitime, ou une posture convaincante. Loin d’être purement objective, l’intime conviction est influencée par les expériences, les affects et les cadres d’interprétation des juges. Les échanges ont mis en évidence que les biais liés aux expériences personnelles rendent une neutralité absolue inatteignable. Cette limite, plutôt que d’être niée, appelle à être reconnue et intégrée dans la pratique, notamment à travers des formes de réflexivité. Si la mise à distance des émotions constitue une exigence professionnelle, elle n’en efface pas totalement les effets.
L’idéal d’impartialité doit être concilié avec la prise en compte des sensibilités. L’enjeu n’est pas de choisir entre neutralité et émotions, mais de reconnaître leur rôle dans la compréhension des situations. Les juges doivent composer avec l’incertitude, la charge émotionnelle et des contraintes institutionnelles fortes, en cherchant un équilibre entre rigueur juridique et attention aux parcours individuels.
En somme, la séance a fait ressortir une tension persistante : comment évaluer des récits marqués par le traumatisme dans un cadre qui en contraint l’expression ? Plus largement, comment penser une justice de l’asile capable d’intégrer les vulnérabilités sans renoncer à ses exigences ? Cette séance invite à reconnaître que l’intime conviction ne se forme pas en dehors du contexte, mais au cœur d’interactions situées. Elle ouvre ainsi la voie à une réflexion sur les conditions d’une justice plus attentive, capable d’articuler rigueur juridique et compréhension des expériences humaines.
Les Apéros Justice, care et paix sont organisés par Pénélope Dufourt et Laetitia Braconnier Moreno, docteures en droit public du Centre de recherches et d’études sur les droits fondamentaux (CREDOF) de l’Université Paris Nanterre.
Rapport rédigé par Johnatan Londono
Pour approfondir les réflexions abordées lors de cette séance :
- Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, La Voix de ceux qui crient : Rencontre avec des demandeurs d’asile (Paris : Albin Michel, 2018).
- Emmanuel Jeuland, La justice à l’aune des émotions argumentées : Les jumelles du juge (Paris : Dalloz, 2026).

