Le 12 juin 2026 à Paris, la rencontre « Comment protéger la démocratie tant sur le plan électoral qu’extra-électoral ? » s’est organisée autour de l’intervention de Marshall Ganz. Celle-ci a constitué une opportunité, proposée à des organisateurs, des formateurs, des bénévoles, des étudiant·es engagé·es et des chercheurs, d’engager une conversation de fond autour de la protection de la démocratie et de l’articulation entre stratégies institutionnelles et extra-institutionnelles.
Marshall Ganz est maître de conférences senior Rita E. Hauser en leadership, organisation (organizing), et société civile à la Harvard Kennedy School (HKS). Il enseigne, effectue des recherches et écrit sur le leadership, le récit, la stratégie et l’organisation au sein des mouvements sociaux, des associations civiques et de la politique. Lors de son intervention, Ganz a partagé son expérience de terrain en matière d’organisation, en revenant sur les formes concrètes que peut prendre l’engagement collectif aujourd’hui. À partir de ce parcours, il a proposé un ensemble de repères et de pistes pour penser l’organizing comme une pratique essentielle pour agir, construire du pouvoir et s’inscrire dans la durée dans un contexte démocratique incertain.
Ganz a débuté son intervention en insistant sur ce déplacement qu’il juge essentiel. Selon lui, on cherche trop souvent des réponses dans des programmes, des figures providentielles ou des plans à long terme, alors que le véritable point d’appui reste beaucoup plus concret : les relations entre les individus. Il formule cela de manière assez simple : le chemin à suivre ne passe pas par un grand manifeste, mais par les autres. Derrière cette idée, il y a le constat d’une politique qui s’est progressivement déshumanisée, où les citoyens ont été mis à distance, réduits à des catégories ou à des données, au lieu d’être considérés dans leur expérience vécue.
Dans ce contexte incertain, qu’il décrit comme un moment où il devient difficile de prédire quoi que ce soit, Ganz ne propose ni optimisme naïf ni pessimisme paralysant. Il parle plutôt d’espoir, mais d’un espoir entendu comme une manière d’agir dans l’incertitude, une ouverture vers ce qui pourrait être. Cet espace, dit-il, est celui de la créativité stratégique. C’est aussi celui dans lequel il devient possible de ne pas rester enfermé dans des schémas passés, ou dans l’attente d’une solution extérieure. Sa manière d’aborder le leadership s’inscrit dans cette même logique. Ganz prend soin de déconstruire l’idée d’un leader comme figure ou position. Pour lui, le leadership relève d’une pratique, presque d’une discipline, qui consiste à accepter une responsabilité : celle de permettre à d’autres d’agir, dans des conditions incertaines, en direction d’un objectif partagé. Cette définition implique à la fois un travail sur soi (comprendre ses propres valeurs, ses motivations) et une capacité à entrer en relation avec les autres sans les réduire à des projections ou à des rôles.
C’est à partir de là qu’il introduit l’organizing, qu’il présente comme une forme particulière de leadership. Il ne s’agit pas simplement de mobiliser autour d’une cause, mais de construire quelque chose de plus durable. Ganz insiste d’ailleurs sur la différence entre mobilisation et organisation : la première peut produire des moments forts, visibles, mais souvent sans lendemain, tandis que la seconde vise à transformer ces moments en capacités, en relations, en pouvoir accumulé. À plusieurs reprises, il revient sur cette question presque pragmatique : après une action, qu’est-ce qui reste ? Qu’est-ce qui a réellement été construit ?
Ce déplacement se retrouve aussi dans la manière de penser l’engagement. Plutôt que de partir des « sujets » ou des « causes », Ganz invite à poser une autre question : avec qui suis-je engagé ? Qui sont mes gens ? Cela suppose de sortir d’une logique abstraite pour revenir à des relations concrètes, souvent construites dans des échanges individuels, dans l’écoute. Au fil de son intervention, il structure cette approche autour de plusieurs pratiques qu’il considère comme fondamentales : construire des relations, raconter des histoires, élaborer une stratégie, passer à l’action et structurer l’effort collectif. Ces dimensions ne sont pas présentées comme des étapes linéaires, mais comme des éléments qui se nourrissent les uns les autres. Le récit, par exemple, n’est pas un simple outil de communication ; il permet de relier des expériences individuelles à un moment collectif, de mobiliser des ressources émotionnelles, et de faire émerger un sentiment de possibilité face à l’incertitude.
La stratégie, de son côté, est décrite comme une hypothèse plutôt que comme un plan figé. Il s’agit de tester, d’ajuster, d’apprendre en avançant. Ganz insiste sur le fait que l’apprentissage ne précède pas l’action, mais qu’il en découle. Cela implique d’accepter une part d’inconfort, de risque, et de considérer les erreurs comme des ressources plutôt que comme des échecs. Dans cette perspective, même des éléments très concrets (comme le fait de mesurer, de suivre ce qui fonctionne ou non) deviennent essentiels pour progresser.
La question du pouvoir traverse également l’ensemble de son propos. Ganz propose de le penser non pas comme quelque chose que l’on possède, mais comme une relation, qui dépend de la manière dont les ressources sont combinées et mises en commun. Cette approche permet de comprendre comment des groupes apparemment faibles peuvent, en s’organisant, rééquilibrer des rapports de force.
Enfin, il insiste sur l’importance de la structuration. Sans cadre clair, sans règles partagées sur la manière de décider ou d’agir, les efforts collectifs risquent de s’épuiser. L’enjeu est donc de construire des équipes capables de durer, de se développer, et de transmettre du leadership à leur tour, plutôt que de reposer sur quelques individus.
La conférence s’est conclue par une session de coaching en direct avec une organisation engagée dans une lutte non-violente, permettant d’illustrer concrètement les principes abordés. Cet échange a été suivi d’un temps de questions-réponses avec le public, prolongeant la réflexion et ouvrant sur des enjeux très actuels liés à la protection de la démocratie et aux formes d’engagement possibles aujourd’hui.
Retour en images sur la rencontre « Comment protéger la démocratie tant sur le plan électoral qu’extra-électoral ? » le 12 juin 2026.
Cet événement a été co-organisé par l’Organization for Nonviolent Movements, Non-violence XXI, Paris Centre for Democracy (PADEM), Amis de la Terre, l’Institut pour la Paix, et Leading Change Network.
Rapport rédigé par Johnatan Londono

